Vous saurez un jour qui je suis
Thodoris Gònis
Traduit par Hélène Zervas & Michel Volkovitch
2026 – 42 pages – 12 €
ISBN : 978-2-494343-34-4
Pourquoi a-t-il choisi un jour de lui téléphoner ? Et continué si longtemps, si assidument ? Et disparu soudain ? Pendant dix ans, ils ne se sont jamais vus et elle ne sait presque rien de lui — même pas son nom. C’est une histoire d’amour extraordinairement insolite, fondée sur une terrible absence, et une terrible présence du même coup, comme le suggère l’auteur : « Ce qui nous manque beaucoup existe doublement ».
Cet inconnu, qui pour la narratrice, par moments, semble né d’un rêve, personne ne saurait exister plus pleinement que lui. Réel et rêve exacerbés : voilà ce qui rend cette histoire si fascinante.
On retrouve ici ce qu’on a découvert dans les nouvelles de La robe noire du corbeau, du même auteur, précédemment parues au Miel des anges : la ville de Nauplie où Thodoris Gònis a grandi, autant rêvée qu’observée, le quotidien et la féérie, la douleur et le bonheur, et la splendeur de l’écriture.
Cet ouvrage est publié avec le soutien de la fondation Ouranis.

Déjà dans l’enfance je manquais d’audace, j’étais réservée, je ne parlais pas aux inconnus, j’évitais, je ne me laissais aller que dans la mer, c’est là que je trouvais l’audace, la parole et les mots, je parlais d’une voix claire, mélodieuse, chantante, comme l’oiseau à l’aube sur son fil, un léger zézaiement que j’avais s’en allait, un bégaiement et la précipitation des timides aussi, la vague l’emportait au loin, mais pas sans retour, ça rentrait à la maison avec moi, me suivait avec le maillot mouillé et la serviette, s’accrochait de nouveau avec la pince à linge à mes lèvres et ma langue, et je nageais pendant des heures, ici, sur cette Petite pointe, j’ai appris à nager sur ces rochers presque toute seule, petite je suis entrée dans l’eau, tombée du rocher, voilà tout, un monsieur âgé qui m’observait depuis le rivage m’a dit, je me souviens, je m’en souviens bien, « petite, je n’ai jamais vu personne fendre l’eau aussi bien que toi, et je suis sur ce rocher depuis plus de cinquante ans », oui, c’est ce qu’il m’a dit, béni soit-il, je m’en souviens bien, très bien, la mer ne m’a pas enlevé ça car elle a cette drôle d’habitude, garder la moitié des choses dans ses profondeurs, tout au fond, n’est-ce pas pour ça qu’on dit jettes-en la moitié dans la mer ?

