Moscov-Selim
Du Pirée jusqu’à Naples
La première nuit de mai
(Nouvelles du passé Volume 4)
Yeòryios Vizyïnos
Traduit par Hélène Zervas & Michel Volkovitch
2026 – 130 pages – 12 €
ISBN : 978-2-494343-30-6
Yeòryios Vizyïnos (1849-1896) naquit en Turquie, étudia et voyagea beaucoup, fut surtout connu en son temps comme essayiste et poète, et mourut fou à quarante-sept ans. La poignée de nouvelles qui font de lui l’un des grands nouvellistes grecs tient dans trois de nos volumes, dont voici le deuxième.
Ouvertement autobiographiques, elles montrent un homme tour-menté, occidentalisé donc rationnel, et en même temps (comme dans « La première nuit de mai ») fasciné par les superstitions et le merveilleux qui ont baigné son enfance. Derrière l’humour grinçant de « Du Pirée jusqu’à Naples » se cache une profonde amertume. Mais c’est « Moscov-Selim », son chant du cygne, qui s’avère la plus riche. Moscov-Selim (Selim le Russe), le personnage le plus fort de toute l’œuvre sans doute, réussit le prodige d’être exemplaire, par sa bonté lumineuse, proche de la sainteté, par son héroïsme, et en même temps profondément humain.
« Moscov-Selim » est une histoire insensée : plus on se dévoue, plus on est persécuté ; un sage est pris pour un fou ; plus humainement traité par l’ennemi que par ses compatriotes, un Turc, malgré son ardent patriotisme, est pris d’un amour ardent pour les Russes ! Le monde est fou, la raison vacille, autour de l’auteur comme en lui-même, comment s’étonner si son personnage, rejeté par la société, soupçonné de folie, hostile à tout fanatisme tout comme lui, est pour lui comme un frère ?
Cet ouvrage est publié avec le soutien de la fondation Ouranis.

Je voudrais ne t’avoir pas rencontré sur ma route ; je voudrais ne t’avoir pas connu de ma vie ! Tu as toi aussi abreuvé mon âme d’amertume, Turc étrange, âme pure, comme si ne me suffisaient pas les chagrins que me cause chaque jour le sort de mes compatriotes !
Mais ce qui est fait est fait ! Ton maigre et douloureux visage, avec ce regard profond et mélancolique, trouble mon sommeil, hante ma solitude. Ta voix plaintive et tremblante résonne tristement à mes oreilles. Il faut que j’écrive ton histoire.
Je ne doute pas que les fanatiques de ton peuple insulteront la mémoire d’un croyant parce qu’il a ouvert le fond de son cœur aux yeux sacrilèges d’un infidèle. Je crains que les fanatiques du mien blâment un écrivain grec parce qu’il n’a pas dissimulé tes vertus ou n’a pas campé dans son récit un héros chrétien. Mais sois tranquille ! Rien ne sera retranché de ta valeur car c’est à moi que tu as confié le récit de tes aventures ; ni ma conscience ne me reprochera jamais d’avoir, comme simple chroniqueur, estimé non pas l’impitoyable ennemi de ma nation, mais simplement l’homme. Aussi, sois tranquille. J’écrirai ton histoire.

